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Théorème des nombres premiers : Hadamard, La Vallée Poussin et 1896
Concours
9 min
4 mai 2026

Théorème des nombres premiers : Hadamard, La Vallée Poussin et 1896

Mohamed K.

Mohamed K.

Centralien · MPSI puis MP · Recherche ML santé

Conjecturé par Gauss à 15 ans, encadré par Tchebychev en 1851, démontré indépendamment en 1896 par Jacques Hadamard et Charles-Jean de La Vallée Poussin : le théorème des nombres premiers est un sommet de la théorie analytique des nombres. Voici son histoire, son énoncé, et ce qu'il dit.

Combien y a-t-il de nombres premiers inférieurs à un milliard ? Le théorème des nombres premiers, démontré en 1896 par Jacques Hadamard et le mathématicien belge Charles-Jean de La Vallée Poussin, donne une réponse asymptotique précise : π(x)x/ln(x)\pi(x) \sim x / \ln(x).

L'énoncé est simple. La démonstration a demandé un siècle à des dizaines de mathématiciens pour aboutir. Et le résultat fonde aujourd'hui la cryptographie qui sécurise toutes les transactions bancaires en ligne. Voici l'histoire.

La conjecture : Gauss et Legendre

L'histoire commence vers 1792-1793. Le jeune Carl Friedrich Gauss, qui n'a alors que 15 ou 16 ans, étudie une table de logarithmes. Il observe que la densité des nombres premiers parmi les entiers semble décroître comme 1/ln(x). Il note sa conjecture dans la marge — il ne la publie pas. Ce sera revendiqué bien plus tard, dans une lettre de 1849.

En parallèle, Adrien-Marie Legendre, sans connaître les notes de Gauss, formule une première conjecture précise dans son ouvrage « Essai sur la théorie des nombres » en 1798. Il la raffine en 1808 sous la forme π(x)x/(ln(x)1,08366)\pi(x) \approx x / (\ln(x) - 1{,}08366), où 1,083661{,}08366 est une constante empirique qu'il a ajustée aux tables disponibles.

📐 Notation : on note π(x)\pi(x) (à ne pas confondre avec le nombre π=3,14159\pi = 3{,}14159\ldots) le nombre de nombres premiers inférieurs ou égaux à xx. Par exemple π(10)=4\pi(10) = 4 (les premiers 10\leq 10 sont 2,3,5,72, 3, 5, 7), π(100)=25\pi(100) = 25, π(1000)=168\pi(1\,000) = 168.

Tchebychev encadre, sans démontrer

En 1851, le mathématicien russe Pafnouti Tchebychev publie un résultat important. Il montre, par des méthodes élémentaires (étude de la fonction factorielle), que pour xx suffisamment grand :

0,92129xln(x)π(x)1,10556xln(x)0{,}92129 \cdot \frac{x}{\ln(x)} \leq \pi(x) \leq 1{,}10556 \cdot \frac{x}{\ln(x)}

C'est un encadrement remarquable, mais il ne prouve pas l'équivalence exacte : il faudrait montrer que les deux constantes 0,921290{,}92129 et 1,105561{,}10556 peuvent être remplacées par 11 à la limite. Tchebychev butte sur ce dernier saut.

En 1859, dans son célèbre mémoire « Sur le nombre de nombres premiers inférieurs à une grandeur donnée », Bernhard Riemann ouvre une voie radicalement nouvelle : il introduit la fonction zêta ζ(s)\zeta(s) prolongée au plan complexe, formule l'hypothèse de Riemann sur la position de ses zéros, et esquisse comment la répartition des premiers est gouvernée par ces zéros. Riemann esquisse une démonstration mais ne la complète pas — il manque des arguments d'analyse complexe.

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1896 : la double démonstration

Trente-sept ans après Riemann, deux mathématiciens trouvent la pièce manquante la même année, indépendamment l'un de l'autre :

  • Jacques Hadamard, professeur à l'Université de Bordeaux, publie sa démonstration dans « Sur la distribution des zéros de la fonction ζ(s) et ses conséquences arithmétiques ».
  • Charles-Jean de La Vallée Poussin, mathématicien belge à l'Université catholique de Louvain, publie indépendamment « Recherches analytiques sur la théorie des nombres premiers ».

Les deux démonstrations utilisent la même stratégie : prouver que la fonction zêta de Riemann n'a pas de zéro sur la droite Re(s)=1\mathrm{Re}(s) = 1 (la frontière de la bande critique). De ce résultat — non trivial à établir — on déduit le théorème des nombres premiers via un théorème taubérien.

Hadamard et La Vallée Poussin se reconnaissent mutuellement la paternité partagée. Le résultat porte aujourd'hui les deux noms (« théorème de Hadamard – La Vallée Poussin » dans la littérature anglo-saxonne).

💡 Pourquoi 1896 ?

L'analyse complexe sur des fonctions méromorphes (Hadamard avait fait sa thèse en 1892 précisément sur le sujet), la théorie des fonctions entières et les théorèmes taubériens étaient mûrs simultanément en France et en Belgique. Hadamard avait toutes les pièces en main grâce à son travail antérieur sur la fonction zêta — qui lui avait valu le Grand Prix de l'Académie en 1892.

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L'énoncé précis et les chiffres

Voici l'énoncé moderne :

Théorème (Hadamard, La Vallée Poussin, 1896)

Soit π(x)\pi(x) le nombre de nombres premiers inférieurs ou égaux à xx. Alors π(x)\pi(x) est asymptotiquement équivalent à x/ln(x)x / \ln(x) quand xx \to \infty. Autrement dit :

limxπ(x)ln(x)x=1\lim_{x \to \infty} \frac{\pi(x) \cdot \ln(x)}{x} = 1

Vérifions numériquement la qualité de l'approximation. Le rapport π(x)ln(x)/x\pi(x) \cdot \ln(x) / x doit tendre vers 11 :

xπ(x) (vrai nb de premiers)x / ln(x)Ratio π(x) · ln(x) / x
1002521,71,151
1 000168144,81,161
1 000 00078 49872 3821,084
1 milliard50 847 53448 254 9421,054

On voit que le ratio converge bien vers 11, mais lentement : à un milliard, l'erreur est encore de 5%5 \%. L'approximation par li(x)=0xdtlnt\mathrm{li}(x) = \int_0^x \frac{dt}{\ln t} (logarithme intégral) introduite par Riemann est nettement meilleure et constitue le raffinement standard du théorème.

L'idée de la preuve en quatre étapes

Sans entrer dans les détails techniques (la démonstration complète demande un cours de master en analyse complexe), voici l'architecture de la preuve d'Hadamard :

  1. Identité d'Euler — la fonction zêta de Riemann admet la représentation ζ(s)=p premier11ps\zeta(s) = \prod_{p \text{ premier}} \frac{1}{1 - p^{-s}} pour Re(s)>1\mathrm{Re}(s) > 1. Cette factorisation infinie sur les nombres premiers est le pont entre l'analyse et l'arithmétique.

  2. Prolongement et zéros — on prolonge ζ\zeta au plan complexe sauf en s=1s = 1 (pôle simple). Riemann avait montré que les zéros « non triviaux » sont confinés à la bande 0Re(s)10 \leq \mathrm{Re}(s) \leq 1.

  3. Le pas critique d'Hadamard — démontrer que ζ(1+it)0\zeta(1 + it) \neq 0 pour tout tRt \in \mathbb{R}^*. C'est le résultat sur lequel butaient tous les prédécesseurs.

  4. Théorème taubérien — un argument d'analyse complexe (formule de Mellin inverse) traduit cette absence de zéros en l'équivalence π(x)x/ln(x)\pi(x) \sim x/\ln(x).

La démonstration originale d'Hadamard repose lourdement sur la théorie des fonctions entières qu'il avait lui-même développée pour son Grand Prix de 1892 — c'est un cas d'école où un travail théorique abstrait débloque un problème concret quelques années plus tard. Une démonstration élémentaire (sans analyse complexe) sera trouvée beaucoup plus tard, en 1949, par Atle Selberg et Paul Erdős — un événement majeur en théorie analytique des nombres.

Applications modernes : RSA et cryptographie

Le théorème des nombres premiers a une retombée pratique immense : il fonde la cryptographie à clé publique.

L'algorithme RSA (Rivest, Shamir, Adleman, 1977) — celui qui sécurise HTTPS, les transactions bancaires, les signatures numériques de la quasi-totalité des sites web — repose sur le constat suivant : il est facile de multiplier deux grands nombres premiers, mais extrêmement difficile de factoriser le produit. Pour générer une clé RSA-2048, il faut deux nombres premiers d'environ 1024 bits chacun.

Combien y a-t-il de nombres premiers à 1024 bits ? Le théorème de Hadamard donne la réponse : la densité des premiers autour de xx est environ 1/ln(x)1/\ln(x). Pour x=21024x = 2^{1024}, cela fait environ 1 nombre sur 710. Concrètement : on tire un grand entier impair au hasard, on teste sa primalité (test de Miller-Rabin), et statistiquement il faut quelques centaines d'essais pour en trouver un. C'est rapide en pratique.

Sans le théorème des nombres premiers, on ne saurait pas quantifier cette densité — donc on ne saurait pas garantir qu'un algorithme de génération de clés se termine en temps raisonnable. RSA n'aurait pas de fondement quantitatif.

🔐 Au-delà de RSA : la même idée fonde les générateurs pseudo-aléatoires cryptographiques, certains tests de primalité comme l'AKS (2002) qui prouve qu'on peut tester la primalité en temps polynomial, et la cryptographie post-quantique (qui s'éloigne de la factorisation, mais s'appuie souvent sur d'autres résultats de théorie des nombres analytiques).

Pour un étudiant en prépa

Le théorème des nombres premiers n'est pas au programme de MPSI/PCSI/MP/PC/PSI/MPI. C'est un résultat de niveau master ou agrégation. Tu n'auras pas à le démontrer en colle ou en concours.

Mais c'est un grand classique de culture mathématique. Le citer dans une copie de TIPE, dans un entretien d'oral, ou en colle pour ouvrir une discussion, montre que tu as une vision dépassant le programme stricto sensu. Et deux résultats directement liés à Hadamard sont, eux, au programme :

  • Formule de Cauchy-Hadamard sur le rayon de convergence d'une série entière (chapitre obligatoire en deuxième année — MP, PC, PSI, MPI)
  • Inégalité d'Hadamard sur les déterminants (mentionnée en algèbre linéaire avancée)

Pour la mémorisation des grands théorèmes du programme, lis notre guide pour trouver sa méthode en prépa. Et pour comprendre comment les mathématiciens de la trempe d'Hadamard inventent ces résultats, va lire son livre de 1945 sur la psychologie de l'invention mathématique. Nos professeurs Hadamard, anciens MP / MP* admis à l'X, l'ENS et CentraleSupélec, ont travaillé Cauchy-Hadamard et l'inégalité d'Hadamard à l'écrit comme à l'oral — ils savent où sont les pièges classiques en concours.

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